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Nathalie Rheims bonjour.
Bonjour.
Le 11 novembre va sortir « Trésor », la dernière comédie de Claude Berri, qui nous a quitté il y a quelques mois. Vous êtes à la fois productrice associée du film et sa compagne. Est-ce
qu’aujourd’hui faire la promotion du film est une épreuve ou une preuve d’amour pour vous ?
C’est sa disparition, son absence qui est une épreuve. Claude a écrit le scénario, on a développé le montage ensemble, on a fait la préparation ensemble, on a choisi les acteurs… On croit toujours
qu’un film démarre le premier jour du tournage, mais un film démarre des semaines voire des mois auparavant. Il s’agissait d’un acteur un peu particulier, en dehors d’Alain Chabat et de Mathilde
Seigner : un chien, 9 chiens pour 1 chien. Cela représente des mois de préparation avec le dresseur Patrick Pittavino. Le premier jour de tournage n’est que la continuité de plusieurs mois de
travail, avec son opérateur, Agnès Godard, et François Dupeyron, qui coréalisait « Trésor », comme il l’a fait sur « Ensemble c’est tout ». Claude a eu il y a trois ans son premier accident
vasculaire cérébral. Suite à cela, il était fatigué et il avait plus de mal à parler. Ce qui est une épreuve, c’est que chaque minute de ces journées nous rappelle à tous, et à moi en particulier,
que Claude n’est pas là. Mais la sortie de « Trésor » est aussi la victoire d’une équipe, de Thomas, de Darius, ses fils, et de moi-même, qui avons mené ce projet de production à son terme. C’est
une preuve d’amour. On a fait le film qu’il aurait aimé faire. Il a commencé à tourner. La machine était lancée. L’interrompre aurait été pour moi comme une seconde mort.
Vous parliez des acteurs. Le choix a été conjoint entre vous et Claude ? Comment les avez-vous choisis ?
L’idée d’Alain s’est imposée tout de suite quand il était en écriture. On a très vite su qu’Alain était sur un projet important et qu’il était en préparation de son prochain film à ce moment là. On
a ensuite pensé à Yvan Attal, il a lu le scénario et a accepté. Mathilde a été mon choix. Je trouvais qu’elle était une Nathalie assez représentative. Il a fait dans le scénario une Nathalie qui a
un caractère beaucoup plus trempé que le mien, je me suis dit que Mathilde ferait ça très bien. C’est moi qui suis allée porter le scénario à Mathilde sur le plateau du film de Cécile Telerman.
Ensuite, Yvan s’est malheureusement blessé, pendant le tournage de « Rapt », ça a été un gros choc pour lui et pour nous. On ne pouvait par retarder le tournage, parce qu’il y avait l’histoire des
bébés chiens. Par miracle, le film d’Alain a été légèrement retardé et il est venu nous rejoindre. Ça a été un grand bonheur pour Claude, même s’il aurait aussi aimé tourner avec Yvan, puisqu’il
l’avait produit mais pas dirigé.
Le fait que le personnage de Mathilde s’appelle Nathalie, ce n’est pas innocent. C’est très autobiographique, ce scénario ?
Oui, il fait partie des films autobiographiques. Dans sa filmographie il y a deux parties. Il y a une partie autobiographique, et une partie qui s’appuie sur des oeuvres littéraires. Il disait
lui-même dans « Autoportrait », le livre de sa vie qu’il avait écrit : « Je n’ai pas d’imagination, je ne peux écrire que ce qu’il m’arrive ». Or, il y a presque 6 ans, pour notre 4ème anniversaire
de rencontre, ne sachant pas quoi acheter, il a acheté un chien, comme on achète un bouquet de fleur. Il s’est dit : « C’est drôle, c’est génial ». Il savait que je voulais un chien depuis
longtemps, il l’a amené. Il ne pouvait pas imaginer toutes les conséquences que ça allait engendrer, ni l’espère d’amour fou qui allait se déclencher entre ce chien et moi. A partir de là, il y a
un an et demi, alors que Georges, parce que le vrai s’appelle Georges, avait du particulièrement l’agacer, il m’a dit : « Je vais lui régler son compte, tu vas voir, je vais écrire un film et lui
régler son compte ». Il a donc réglé son compte à Georges.
Le film montre qu’il peut être dangereux d’offrir ce genre de cadeau. Il y a eu des moments conflictuels, dans votre couple, du fait de ce chien ?
Oui et non. Il y a eu des moments conflictuels, mais toujours très drôles. C’est ce qui a donné lieu à une comédie. Si ça n’avait pas été aussi drôle il n’aurait pas eu envie de l’écrire. Claude ne
s’encombrait pas de ce dont il n’avait pas envie de s’encombrer. Quand le chien l’embêtait, je donnais le chien à garder une nuit, ou je rentrais chez moi, puisqu’on avait chacun notre appartement.
C’était plus un jeu. Il aimait bien râler sur Georges. Il disait qu’il ronflait. Lui aussi ronflait ! C’était plutôt drôle, mais il était jaloux, je crois.
Quel regard portez-vous sur le jeu et les émotions apportées dans le film par le couple Mathilde Seigner / Alain Chabat ?
Je le vois différemment, comme toutes l’équipe le voit différemment que le public. Claude est parti le 4ème jour du tournage, on tournait dans l’appartement. Je sais exactement quel est le premier
plan d’Alain le lundi après la disparition de Claude, je sais quel est le premier plan de Mathilde… L’histoire d’Alain et de Mathilde est différente, Mathilde connaissait très peu Claude, ils
s’étaient vus deux ou trois fois et il l’avait pris pour jouer Nathalie mais l’histoire d’Alain et Claude est très longue. Il y a eu « Didier », « Gazon maudit », « Astérix et Cléopâtre ». Il
faisait partie de ses « enfants de cinéma », comme il les appelait. Je sais toute l’émotion qu’il a eu. C’est très drôle, il y a des moments drôles mais ce n’est pas une comédie comme « Camping ».
C’est un film de Claude. Dans les films et les comédies de Claude, il y a des moments très drôles et des moments plus profonds, de nostalgie. Ce n’est jamais plane. Claude n’était jamais plane non
plus, il pouvait passer de la colère à l’éclat de rire, de la mélancolie à la tristesse, en très peu de temps.
Comment était Claude le premier jour de tournage, physiquement et moralement ?
Il était, depuis quelques années, plus fatigué physiquement, d’où l’importance de François qui venait suppléer cette fatigue physique. La direction d’acteur, il la tenait vraiment, mais ça devenait
difficile de mettre les plans en place, de se lever plusieurs fois. Il était très bien dans sa tête, à la fois heureux et anxieux comme à chaque fois qu’il démarrait un film. Mon plus beau
souvenir, c’est son premier « moteur ! ». Je savais ce qu’on avait dépassé, et le fait qu’il dise « moteur ! » sur ce plateau était important pour nous. Il a beaucoup ri, ce qui était aussi
important. On a commencé par les scènes de lit, où Alain ronfle, et ça le faisait énormément rire. Beaucoup de rires et d’émotions, et l’émotion de toute l’équipe de se retrouver là. Claude ne
travaillait pas avec 2-3 personnes, mais toute une équipe de techniciens, qui pour la plupart était avec lui depuis « Florette et Manon » ou « Tchao Pantin ».
François Dupeyron a repris la réalisation. Quel était son rôle exact pendant la première semaine, quand Claude était là et dirigeait le film ? Etait-il là pour regarder, suppléer, compléter Claude
?
Ils avaient été un vrai binôme sur « Ensemble c’est tout ». François est un grand silencieux et Claude aussi. Claude était un instinctif, un animal, quelqu’un qui sentait l’art, le cinéma, les
êtres, les choses, les lieux, c’était instinctif. Il savait tout de suite si c’était oui ou non. Il n’intellectualisait pas du tout. Avec François, ils étaient comme deux danseurs, l’un bougeant à
droite l’autre à gauche, l’un portant quand l’autre ne portait pas. Ils s’accordaient merveilleusement bien depuis « Ensemble c’est tout ». Je pense que François avait totalement pénétré l’univers
de Claude, tout en restant singulier. Ils avaient très peu besoin de se parler. C’était très drôle, parce que quand ils étaient tous les deux derrière le combo, ils disaient tout le temps : « Ça
c’est la bonne », « Ah oui, tu as raison ». Sur 7 ou 8 prises, ils étaient toujours d’accord sur la bonne prise.
Est-ce que Claude Berri avait encore de nombreux projets, pas spécialement dans la réalisation, mais dans la production, est-ce qu’il avait des scénarii en cours
d’écriture ?
Non. Je crois qu’il pensait vraiment qu’en tant que réalisateur, c’était son dernier film. Il le disait d’ailleurs. Il se sentait trop fatigué physiquement. Il avait des projets de production, un
en particulier qu’on va essayer de poursuivre avec Stéphane Célérier et Mars Films. Il avait surtout énormément de projets avec sa galerie. Claude était devenu marchand d’art, qui ne vendait rien
car il gardait tout... Il pensait être marchand d’art, et il avait une galerie magnifique. Je lui disais toujours : « C’est drôle, tu es plus fier de tes oeuvres que de tes films », comme si pour
lui avoir des Rayman était plus important que d’avoir fait des films, ce qui m’étonnait toujours un peu. Je crois que c’était vrai profondément. Tous ses grands projets étaient à travers l’art. Il
disait : « Je fais du cinéma pour m’acheter des tableaux ». Ces dernières années, c’était vrai.
Est-ce qu’il avait envisagé un film sur le monde de l’art ?
Pas du tout. Le monde de l’art n’était pas du tout fictionnel mais bien réel. Quelques fois, je lui disais : « Pourquoi on ne va pas là ? ». Il me répondait : « Parce qu’il n’y a pas de galeries ».
Ce qui était incroyable, c’est que le choix d’Ostende, ou Nathalie et Jean- Pierre vont faire un petit voyage en amoureux pour essayer de se débarrasser du monstre, il l’a choisi parce qu’il y a à
Ostende l’atelier d’un peintre, Thierry de Cordier. Il l’aimait particulièrement. Il a pensé à Ostende pour aller voir Thierry de Cordier, pas parce que la plage d’Ostende est très gaie, surtout en
automne… Tout était lié à l’art, depuis quelques années.
Comment envisagez-vous votre avenir professionnel, l’après-Claude ? Vous êtes tellement associée à ses films…
Quand je pense à mon avenir professionnel, je pense à ma passion. Mais est-ce un métier d’être écrivain ? Je n’en suis pas tout à fait sûr. C’est mon 11ème livre en 11 ans. C’est vraiment ce que
j’aime faire. Claude m’a donné le goût du cinéma. Je ne serais pas producteur comme peut l’être Thomas, qui est né producteur, il a ça dans le sang. Mais j’ai envie de pouvoir continuer, à travers
les gens que j’aime, à développer des projets, pour être en famille, et à mon rythme. C’est difficile d’y voir clair avant la sortie de « Trésor ». Je crois que je n’y pense pas trop. Continuer ce
que Claude m’a appris, certainement, mais je ne sais pas encore de quelle manière.
Les droits de l’un de vos romans, « L’ombre des autres », ont été vendus au cinéma. Où en est ce projet ?
Je vois partout écrire que c’est Luc Besson mais ce n’est pas du tout Luc Besson. C’est Stéphane Célérier qui est producteur et distributeur, avec Mars Films. Il a initialisé ce projet, le scénario
est finalisé et il doit théoriquement être réalisé par Bruno Aveillant. C’est un très beau scénario, fait à partir du livre par deux scénaristes.
Votre dernier livre concerne Claude, et s’intitule simplement « Claude », sorti chez Léo Sheer. Est-ce une fiction, une autobiographie, est-ce que vous aviez envie
de dire de Claude ?
C’est 10 ans d’amour. Nos 10 ans. C’est mon Claude. Thomas me dit tout le temps que j’aurais du l’appeler « Mon Claude ». Mais ce n’est pas mon Claude, mon Claude était aussi le Claude de beaucoup
de gens. C’est mon Claude des 10 ans, ce qu’on a vécu, à ma manière. Des fragments, l’aventure de Trésor, ce qui se passe depuis qu’il est parti, je remonte jusqu’à notre rencontre, je parle
beaucoup de lui, pas beaucoup de moi. C’est son regard sur l’art, sur le cinéma. Je raconte pourquoi je pense que c’était un homme sans inconscience, et je lui dis à quel point je l’ai compris,
même si je n’ai pas pu lui dire de son vivant. Je crois qu’il le savait. Je dis à quel point je l’ai compris, à quel point je l’aimais, et à quel point il me manque, aussi.
Ce livre, vous aviez commencé à l’écrire avant la disparition de Claude ?
Non. A la fin du tournage de « Trésor », j’ai eu l’impression qu’il fallait laisser place au film, à la comédie. C’est le film « Trésor », un film de Claude Berri et François Dupeyron, le film
existe en tant que tel, avec Mathilde Seigner et Alain Chabat. J’avais besoin d’écrire ce texte pour que Claude nous accompagne au moment de la sortie du film, qu’il soit présent dans ces
feuilles.
Merci beaucoup Nathalie Rheims.
Merci.
Interview réalisée par Franck Peltier
A voir en cliquant sur les liens suivants :
Mathilde Seigner parle du film "Trésor"
Trésor : Film Annonce